Quelle est la part des cancers attribuables à des facteurs de risque modifiables
Avec plus de 20 millions de nouveaux cas et presque 10 millions de morts, chaque année, le cancer demeure l’une des principales causes de morbidité et de mortalité dans le monde qui continuent de progresser à mesure que les populations vieillissent et que certains facteurs de risque se diffusent à l’échelle globale. Chez les femmes, les cancers du sein, des poumons et colorectal sont les plus diagnostiqués. Chez l’homme, ce sont les cancers des poumons, colorectal et de la prostate. Face à cette réalité, le débat public se concentre souvent sur les progrès thérapeutiques, les innovations pharmacologiques ou les avancées en immunothérapie. Pourtant, une part importante de la charge mondiale du cancer ne relève pas du traitement, mais de la prévention.
Depuis plusieurs décennies, les chercheurs savent que certains facteurs de risque (tabac, alcool, infections, excès de masse grasse, inactivité physique, pollution ou expositions professionnelles) jouent un rôle causal dans le développement de nombreux cancers. Mais quantifier précisément leur contribution, à l’échelle mondiale, reste un exercice complexe. Les expositions varient fortement selon les pays, les régions, le sexe et le niveau de développement socio-économique, tout comme les types de cancers prédominants.
Dans ce contexte, disposer d’estimations robustes et comparables du nombre de cancers attribuables à des facteurs modifiables constitue un outil majeur pour orienter les politiques de santé publique. L’objectif n’est pas de culpabiliser les individus, mais de comprendre où se situent les marges de manœuvre les plus efficaces pour réduire durablement l’incidence du cancer à l’échelle des populations.
L’étude réalisée
Pour répondre à cette question, les auteurs ont mené une analyse globale de la charge de cancer attribuable à des facteurs de risque modifiables, en s’appuyant sur les données de GLOBOCAN 2022. Cette base de données, coordonnée par l’Agence internationale de recherche sur le cancer (IARC), fournit des estimations harmonisées de l’incidence du cancer pour 36 localisations tumorales dans 185 pays.
Les chercheurs ont sélectionné trente facteurs de risque modifiables, répartis en quatre grandes catégories : comportements individuels, facteurs environnementaux, agents infectieux et expositions professionnelles. Parmi eux figuraient notamment le tabagisme, la consommation d’alcool, un indice de masse corporelle élevé, l’insuffisance d’activité physique, certaines infections (comme le papillomavirus humain, Helicobacter pylori ou les virus des hépatites), la pollution de l’air, l’exposition aux rayonnements ultraviolets et plusieurs cancérogènes professionnels.
Afin de tenir compte du délai entre exposition et développement du cancer, les auteurs ont utilisé des données de prévalence des expositions datant d’environ dix ans avant 2022. Ils ont ensuite calculé des fractions attribuables à la population, c’est-à-dire la proportion théorique de cas de cancer qui n’auraient pas eu lieu si l’exposition à ces facteurs avait été éliminée ou réduite à un niveau minimal de risque. Les analyses ont été réalisées par sexe, par type de cancer, par pays et par grandes régions du monde, en tenant compte du chevauchement entre facteurs de risque.
Résultats & Analyses
Les principaux résultats de cette étude montrent qu’à l’échelle mondiale, sur 18.7 millions de cancers diagnostiqués, environ 37.8% (soit 7.1 millions des nouveaux cas de cancer) étaient attribuables à des facteurs de risque modifiables. Des différences marquées sont visibles entre les hommes et les femmes. Chez les hommes, la part de cancers attribuables est nettement plus élevée (45.4% des 9.6 millions de nouveaux cas contre 29.7% des 9.2 milions de nouveaux cas chez la femme), en grande partie en raison d’une exposition plus importante au tabac et à l’alcool dans de nombreuses régions du monde. Même si pour la consommation du tabac et de l’alcool, l’écart historique qui existait entre les hommes et les femmes diminue fortement, surtout dans les pays à hauts revenus (Amérique du nord, Europe de l’ouest et du nord).
Le tabagisme apparaît comme le principal facteur de risque modifiable, responsable à lui seul de 15% des nouveaux cas de cancer, en particulier des cancers du poumon, mais aussi de nombreuses autres sites. Les infections occupent également une place majeure (10.2%), notamment pour les cancers de l’estomac, du col de l’utérus et du foie, avec une charge particulièrement élevée dans certaines régions d’Afrique et d’Asie. L’alcool (3.2%), l’excès de masse grasse (2.4%) et l’insuffisance d’activité physique (1.2%) contribuent de façon variable selon les régions, mais représentent ensemble une part non négligeable des cancers potentiellement évitables.
Un point clé de cette analyse est la forte hétérogénéité géographique. Chez les femmes, en Afrique subsaharienne, 38.2% des nouveaux cancers diagnostiqués (soit 4 cas sur 10) sont attribués à des facteurs de risque modifiables, alors qu’en Afrique du nord et Asie de l’ouest, seuls 2 cas de cancer sur 10 sont due à des factures de riques modifiables. Ches les hommes, en Asie de l’est, plus de la moitié des cancers (57.2%) sont attribuables à des facteurs modifiables, tandis que en Amérique latine et dans les Caraïbes, cette proportion est nettement plus faible (28.1%). Ces différences reflètent des contextes sanitaires, sociaux et environnementaux distincts, mais aussi des opportunités de prévention très différentes. Autrement dit, les leviers les plus efficaces pour réduire l’incidence du cancer ne sont pas universels, mais profondément contextuels.
Applications pratiques
Ces résultats rappellent une réalité souvent sous-estimée : une large part de la lutte contre le cancer se joue en amont du diagnostic, bien avant l’entrée dans le système de soins. Les progrès thérapeutiques sont essentiels, mais ils ne peuvent compenser à eux seuls l’impact massif de facteurs de risque évitables, largement déterminés par l’environnement, les politiques publiques et les conditions de vie.
Au niveau individuel, le risque de cancer est multifactoriel, et l’exposition à un facteur de risque n’implique jamais une relation déterministe. En revanche, à l’échelle collective, ces données soulignent l’importance de stratégies structurelles : lutte contre le tabagisme, politiques de réduction de la consommation d’alcool, promotion de l’activité physique, prévention de l’obésité, vaccination contre certains agents infectieux (papillomavirus humain, par exemple) et amélioration de la qualité de l’air.
Pour les politiques gouvernementales, ce travail fournit une cartographie précise des priorités de prévention selon les régions et les populations. Pour les professionnels de santé et de l’activité physique, il rappelle que la prévention primaire, notamment via l’adoption de modes de vie plus actifs et la réduction de certains comportements à risque, reste l’un des leviers les plus puissants pour réduire durablement la charge mondiale des maladies non transmissibles, dont le cancer.
Référence
Fink H, Langselius O, Vignat J, Rumgay H, Rehm J, Martinez RX, Santero M, Lopez-Perez L, Inoue M, Zeng H, Shield K, Morgan E, Ilbawi A & Soerjomataram I. Global and regional cancer burden attributable to modifiable risk factors to inform prevention. Nat Med 2026.