Suppléments alimentaires et longévité, que prennent les centenaires chinois ?
Vivre cent ans n’est plus une rareté absolue. En 1995, environ 125 000 centenaires étaient recensés dans le monde. En 2015, ils étaient déjà plus de 450 000, et les projections suggèrent qu’ils pourraient dépasser les 25 millions d’ici 2100. Cette explosion démographique suscite un intérêt croissant : que font ces personnes différemment pour atteindre un âge aussi avancé tout en conservant, souvent, une certaine autonomie et une (relative) bonne qualité de vie ?
Les chercheurs s’accordent sur un point : la longévité ne dépend pas d’un seul facteur, mais d’une combinaison complexe entre génétique, environnement et mode de vie. L’alimentation, l’activité physique, le sommeil et la gestion du stress figurent parmi les piliers les plus étudiés. Alors que le marché mondial des suppléments dépasse aujourd’hui 150 milliards de dollars, et que dans certains pays, des campagnes de santé publique insistent sur leur rôle potentiel dans la prévention du vieillissement, très peu d’études se sont penchées sur leur usage réel chez personnes les plus âgées de la planète. Les travaux disponibles concernent surtout des populations plus jeunes, ou des seniors de 60 à 80 ans. Ainsi, dans un monde où les compléments alimentaires occupent, à tort ou à raison, une place croissante, les centenaires utilisent-ils des suppléments nutritionnels, et si oui, lesquels ?
L’étude réalisée
Pour tenter de répondre à cette question, une étude dirigée par Jozo Grgic et basée sur une large cohorte nationale chinoise a exploré les types, la fréquence et la durée d’utilisation des compléments alimentaires chez 2 877 centenaires. L’analyse repose sur les données du Chinese Longitudinal Healthy Longevity Survey (CLHLS), une vaste enquête menée depuis 1998 dans 23 provinces chinoises. Ce projet, unique par son ampleur et sa durée, vise à comprendre les facteurs sociaux, environnementaux et biologiques associés à la longévité. Pour cette étude, les chercheurs ont utilisé la huitième vague de données, collectée en 2018, où un module spécifique sur l’usage des compléments alimentaires avait été ajouté pour la première fois.
Parmi les 15 874 participants âgés de 65 ans et plus, 2 877 centenaires ont été inclus (2 169 femmes et 708 hommes). L’âge moyen était de 102.1 ans. La majorité vivaient dans des zones rurales et avaient exercé des professions agricoles ou artisanales avant 60 ans. Environ 90% d’entre eux ne fumaient pas, ne buvaient pas d’alcool, et plus de 80% ne pratiquaient pas d’exercice structuré.
Le questionnaire sur les suppléments comprenait plusieurs questions simples mais précises. Les participants devaient d’abord indiquer s’ils consommaient régulièrement un complément nutritionnel (“oui” ou “non”). Ceux qui répondaient “oui” devaient ensuite préciser le type de supplément, la durée d’utilisation et la fréquence de consommation. Les catégories proposées couvraient les supplémentations les plus courantes : protéines, calcium, fer, zinc, multivitamines, vitamines A/D, acides gras oméga-3 (DHA), et une catégorie “autres” pour tout complément non listé. La durée d’utilisation était exprimée en années, et la fréquence selon trois niveaux : “parfois”, “rarement”, ou “souvent”. L’analyse des données a été réalisée séparément pour les hommes et les femmes.
L’étude ne cherchait pas à établir de relation causale entre la supplémentation et la longévité, mais à décrire les comportements de cette population d’exception. En d’autres termes, il s’agissait de comprendre ce que les centenaires eux-mêmes faisaient, non d’expliquer pourquoi ils avaient vécu si longtemps.
Résultats & Analyses
Les principaux résultats montrent que seulement 11% des centenaires déclaraient utiliser des compléments alimentaires, un chiffre remarquablement bas comparé aux populations plus jeunes. Chez les femmes, la prévalence était de 10.7%, et chez les hommes, 12.3%, une différence non significative. Ces taux contrastent fortement avec ceux observés dans d’autres pays : aux États-Unis, environ 70% des personnes de plus de 60 ans consomment des suppléments, et en Europe, la proportion varie entre 30 et 50%. En Chine, même chez les seniors plus jeunes (65–85 ans), les chiffres n’atteignent pas 20%.
Les suppléments les plus couramment utilisés par les centenaires étaient le calcium (6.5–7.3%), suivi des protéines (3.7–5.8%) et des multivitamines (2.8–3.0%). Les autres produits étaient beaucoup plus rares : vitamines A/D (~ 2%), fer et zinc (~1.2–1.4%), et DHA (moins de 1%). La durée médiane de consommation variait de 2 à 10 ans selon le type de supplément. Le calcium et les protéines étaient ceux pris le plus régulièrement, souvent depuis 5 ans ou plus. La majorité des utilisateurs déclaraient consommer leur supplément “souvent”, plutôt que “parfois” ou “rarement”. Cela indique une régularité d’usage, même chez des individus de plus de 100 ans. Enfin, la grande majorité (près de 90%) des utilisateurs prenaient un seul supplément, rarement deux, et presque jamais trois ou plus. Autrement dit, la poly-supplémentation, très fréquente dans les pays occidentaux, était quasi inexistante dans cette population.
Chez les centenaires chinois, la supplémentation semble accessoire. Elle ne constitue pas une habitude généralisée, ni une condition évidente de longévité. Cela rejoint les observations issues d’autres cohortes de longévité, comme celles d’Okinawa, de Sardaigne ou de Nicoya, où la longévité s’appuie avant tout sur une alimentation traditionnelle équilibrée, riche en végétaux, modérée en calories, et pauvre en produits ultra-transformés.
Les auteurs soulignent que la faible utilisation des suppléments peut s’expliquer par plusieurs facteurs. D’abord, l’accessibilité économique, les centenaires ayant grandi dans la Chine rurale du milieu du XXe siècle ont connu des périodes de guerre, de pénurie et de restrictions alimentaires, ce qui a façonné des habitudes frugales et une méfiance vis-à-vis des produits manufacturés. Ensuite, le niveau d’éducation et d’information concernant la nutrition restait limité car la majorité des centenaires de cette cohorte n’avait jamais reçu de conseils de santé publique sur la supplémentation.
Mais d’un point de vue biologique, ces individus auraient pu développer une résilience métabolique exceptionnelle, leur permettant de maintenir des fonctions physiologiques optimales tout au long de leur vie, sans apport supplémentaire. Plusieurs études génétiques ont montré que les centenaires possèdent généralement une expression favorable de gènes liés à la réparation de l’ADN, à la gestion du stress oxydatif et à la sensibilité à l’insuline. Leur organisme serait donc, par nature, moins dépendant d’un apport externe de micronutriments.
L’étude met également en lumière le fait que beaucoup de centenaires ont commencé la supplémentation seulement après 90 ans, parfois, suite à des conseils médicaux ou à un diagnostic (ostéoporose, carence protéique). Cela suggère que la plupart d’entre eux n’ont pas eu besoin de suppléments pour atteindre 100 ans, mais qu’ils ont pu en adopter ensuite par mesure de confort ou de prévention tardive.
Enfin, contrairement à ce qu’on observe dans d’autres pays, aucune différence notable n’a été trouvée entre hommes et femmes. En Europe ou aux États-Unis, les femmes âgées sont traditionnellement plus enclines à consommer des suppléments (calcium, multivitamines, fer), souvent pour des raisons de santé osseuse ou de prévention des carences. Chez les centenaires chinois, cette distinction disparaît, probablement parce qu’à un âge aussi avancé, les comportements tendent à s’uniformiser.
Applications pratiques
Dans la pratique, cette étude invite à remettre en perspective le rôle des compléments/suppléments dans la “prévention” du vieillissement (si tant est qu’il soit possible d’éviter de vieillir). L’industrie des suppléments prospère sur l’idée qu’ils améliorent la longévité, les fonctions cognitives ou ralentissent la dégradation des tissus. Pourtant, les populations les plus âgées et les plus résilientes ne les utilisent que rarement, et parfois pas du tout. Leur santé repose plutôt sur des piliers fondamentaux : une génétique exceptionnelle, combinée à une alimentation de qualité, une activité physique modérée mais régulière, des liens sociaux forts, peu de stress et un sommeil stable.
Pour autant, cela ne veut pas dire qu’aucune supplémentation ne soit pertinente. Dans notre société moderne, où l’alimentation est souvent déséquilibrée et les besoins spécifiques (protéines, vitamine D, calcium, oméga-3) plus difficiles à atteindre, certains compléments conservent une utilité clinique réelle. Ils corrigent des carences précises, mais ne remplacent jamais une hygiène de vie cohérente.
Vivre longtemps ET en bonne santé dépendra principalement de votre génétique, puis de votre façon de vivre. A l’heure où de nombreux charlatans surfent sur la thématique de la longévité, les molécules miracles sans effets secondaires n’ont toujours pas été découvertes et il est fort peu probable que le corps humain soit fait pour vivre éternellement. Le message essentiel, ici, est que les centenaires offrent un modèle de sobriété efficace, peu de médicaments, peu de compléments/suppléments, mais beaucoup de constance dans les habitudes de vie. Leur rapport à la nutrition repose davantage sur la continuité que sur la correction. Ce sont des décennies d’équilibre, plus qu’une gélule quotidienne, qui forgent la santé à long terme.
Référence
Grgic, J., Hodzic Kuerec, A., & Schoenfeld, B. J. (2025). Dietary supplement use in longevity: Evidence from 2,877 centenarians. GeroScience.