Nombre de pas quotidiens et sommeil

L’activité physique et le sommeil occupent une place centrale dans la prévention cardiovasculaire, mais ils sont encore trop souvent étudiés comme deux comportements séparés. D’un côté, l’activité quotidienne, souvent mesurée par le nombre de pas, reflète une partie concrète et facilement interprétable du mouvement accumulé au cours de la journée. De l’autre, la durée du sommeil représente une composante majeure du cycle de 24 heures, avec des effets potentiels sur la régulation métabolique, neurovégétative, inflammatoire et hormonale. Dans une logique de santé publique, ces deux dimensions sont particulièrement intéressantes parce qu’elles sont mesurables, modifiables et compréhensibles par les patients comme par les professionnels.

La difficulté vient du fait que ces comportements ne sont pas indépendants dans la vie réelle. Une personne très active peut mieux dormir, tandis qu’un sommeil court ou fragmenté peut réduire l’envie ou la capacité de bouger. Certaines études ont même suggéré qu’un niveau élevé d’activité physique pourrait atténuer, voire neutraliser, l’excès de risque cardiovasculaire associé à un sommeil insuffisant. Mais cette idée reste fragile, car une grande partie des données disponibles reposait sur des questionnaires avec auto-évaluation, donc sur des mesures exposées aux erreurs de mémoire, aux biais de déclaration et à une estimation souvent imprécise de l’activité ou du sommeil…

Chez des adultes suivis plusieurs années, le nombre de pas quotidien et la durée du sommeil mesurés par accéléromètre sont-ils associés de manière indépendante et conjointe au risque d’événement cardiovasculaire majeur, et un nombre élevé de pas peut-il compenser le risque associé à un sommeil court ?

L’étude réalisée

Des chercheurs ont mené une analyse prospective à partir de la cohorte UK Biobank. L’échantillon final comprenait 88 012 participants disposant de données accélérométriques valides, sans antécédent d’événement cardiovasculaire majeur au moment de l’analyse, et avec les covariables nécessaires disponibles. Les participants avaient en moyenne 62.2 ans, et 58% étaient des femmes.

Entre 2013 et 2015, les participants ont porté pendant sept jours un accéléromètre au poignet dominant. À partir des données brutes, des algorithmes de machine learning open source ont estimé deux variables principales : le nombre médian de pas par jour et la durée médiane du sommeil nocturne. Les participants ont ensuite été classés en trois catégories de pas : faible, sous 7500 pas par jour ; intermédiaire, entre 7500 et 11 000 pas ; et élevé, au-delà de 11 000 pas. Pour le sommeil, les catégories étaient les suivantes : sommeil court, inférieur à 6.5 heures ; sommeil intermédiaire, entre 6.5 et 7.5 heures ; et sommeil long, supérieur à 7.5 heures.

Le critère de jugement principal était la survenue d’un événement cardiovasculaire majeur, défini comme un décès cardiovasculaire, un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral non fatal, ou une procédure de revascularisation. Ces événements ont été identifiés à partir des dossiers de santé électroniques. Le suivi médian était de 7.9 ans, ce qui a permis d’observer 3817 événements cardiovasculaires majeurs. Parmi eux, un peu plus de la moitié étaient des infarctus ou des AVC non fatals, environ un quart des revascularisations, et un peu moins d’un cinquième des décès cardiovasculaires.

L’analyse statistique reposait sur des modèles de Cox ajustés pour plusieurs facteurs susceptibles de confondre l’association, notamment l’âge, le sexe, l’origine ethnique, le niveau d’éducation, l’indice de défavorisation, le tabagisme, la consommation d’alcool et la consommation de viande transformée. Les auteurs ont également exploré l’effet de variables cardiométaboliques comme l’indice de masse corporelle (IMC), l’HbA1c, la pression artérielle et le cholestérol total, mais ces analyses doivent être lues comme descriptives plutôt que comme une preuve formelle de médiation.

Résultats & Analyses

Le résultat principal est l’absence de lien statistique entre le nombre de pas et la durée du sommeil dans la prédiction du risque cardiovasculaire majeur. L’étude ne montre pas que le sommeil dépend fortement du niveau de pas quotidien, ni que l’effet des pas dépend fortement de la durée du sommeil. Autrement dit, ces deux comportements semblent contribuer au risque de façon largement indépendante, plutôt que selon une logique de compensation complète.

La première association indépendante concerne le nombre de pas. Par rapport aux participants réalisant plus de 11 000 pas par jour, ceux qui étaient sous 7500 pas présentaient un risque d’événement cardiovasculaire majeur plus élevé de 52% après ajustement maximal. Le groupe intermédiaire, entre 7500 et 11 000 pas, avait également un risque plus élevé, mais de moindre ampleur, avec une augmentation relative de 24%. C’est cohérent avec l’idée qu’un niveau plus élevé de mouvement quotidien est associé à une meilleure protection cardiovasculaire, mais il ne faut toutefois pas transformer ces seuils en prescriptions universelles. Ils correspondent à une catégorisation statistique liée à cette cohorte, pas à des recommandations cliniques individualisées.

La deuxième association indépendante concerne la durée du sommeil. Les participants dormant moins de 6.5 heures par nuit avaient un risque cardiovasculaire majeur augmenté de 24% par rapport à ceux qui dormaient entre 6.5 et 7.5 heures. En revanche, le sommeil long, défini ici comme plus de 7.5 heures, n’était pas associé à une augmentation statistiquement significative du risque cardiovasculaire. Cela nuance l’idée classique selon laquelle un sommeil long serait systématiquement défavorable (même si certaines études le lient avec un risque plus élevé de cancer). Dans cette étude, c’est surtout le sommeil court qui ressort comme signal de risque, tandis que la catégorie longue ne montre pas d’excès indépendant clair.

L’analyse conjointe permet de comprendre la hiérarchie des profils. Le groupe de référence était constitué des participants avec un nombre de pas élevé et une durée de sommeil intermédiaire. Le profil le plus défavorable était celui associant moins de 7500 pas par jour et moins de 6.5 heures de sommeil, avec un risque augmenté d’environ 84%. Les participants avec peu de pas mais un sommeil intermédiaire avaient déjà un risque augmenté de 38%, ce qui montre que dormir dans la zone de référence ne suffit pas à effacer l’association défavorable d’un faible niveau de pas. Inversement, les participants avec un nombre de pas élevé mais un sommeil court conservaient un risque légèrement plus élevé, autour de 15%, ce qui suggère qu’un volume élevé de pas ne neutralise pas totalement le signal associé au manque de sommeil.

Les résultats secondaires apportent plusieurs nuances importantes. D’abord, l’IMC atténue modestement l’association entre faible nombre de pas et risque cardiovasculaire, ainsi que celle entre sommeil court et risque cardiovasculaire. Cela suggère qu’une partie du lien peut passer par l’adiposité ou être associée à elle, sans permettre d’affirmer un lien causal. En revanche, l’HbA1c, la pression artérielle et le cholestérol total modifient peu les estimations principales. Ensuite, les analyses de sensibilité montrent que la causalité inverse reste une préoccupation. Lorsque les événements survenant dans les premières années de suivi sont exclus, l’association entre faible nombre de pas et risque cardiovasculaire s’atténue nettement. Cela peut indiquer qu’une maladie cardiovasculaire latente, encore non diagnostiquée, réduit déjà l’activité quotidienne avant de se manifester cliniquement.

Cette prudence est encore plus nette pour le sommeil. Lorsque les auteurs excluent les participants ayant un antécédent de maladie cardiovasculaire ou de cancer, l’association entre sommeil court et événements cardiovasculaires n’est plus statistiquement significative. Cela ne signifie pas que le sommeil court est sans importance, mais que son interprétation est plus délicate. Le sommeil peut être à la fois un comportement, un marqueur d’état de santé, une conséquence de pathologies sous-jacentes ou un indicateur de stress physiologique et psychosocial. L’étude ne permet donc pas de conclure qu’augmenter mécaniquement la durée de sommeil réduira à elle seule le risque cardiovasculaire.

L’interprétation mécanistique proposée doit rester mesurée. Pour les pas, les auteurs évoquent des voies plausibles déjà cohérentes avec la littérature : amélioration de la sensibilité à l’insuline, réduction de l’inflammation systémique, amélioration de certains paramètres lipidiques et de la pression artérielle ambulatoire. Pour le sommeil court, les mécanismes possibles incluent une activation accrue du système nerveux sympathique, une dysrégulation immunitaire et des perturbations endocriniennes pouvant favoriser l’athérosclérose. Mais dans cette étude, ces mécanismes ne sont pas directement démontrés.

Applications pratiques

La première application est de ne pas raisonner en compensation simpliste. Chez un adulte d’âge moyen ou plus âgé, marcher beaucoup ne semble pas annuler complètement le risque associé à un sommeil court. À l’inverse, dormir dans une durée intermédiaire ne suffit pas à neutraliser le signal défavorable d’un faible nombre de pas. Pour la prévention cardiovasculaire, cette étude soutient donc une approche à deux axes : maintenir un niveau suffisant de mouvement quotidien et préserver une durée de sommeil compatible avec une bonne récupération.

Pour les professionnels de santé, le nombre de pas peut être utilisé comme indicateur simple du comportement moteur quotidien. La catégorie sous 7500 pas par jour apparaît ici comme un signal défavorable, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’un sommeil court. Cela ne veut pas dire que chaque patient doit viser immédiatement plus de 11 000 pas par jour. Chez certaines personnes, notamment âgées, déconditionnées, douloureuses ou porteuses de facteurs de risque, l’objectif pratique sera d’abord d’augmenter progressivement le volume de marche, de réduire les périodes sédentaires et d’améliorer la régularité du mouvement.

Pour les personnes déjà très actives, le message est différent. Un nombre élevé de pas est associé au profil de risque le plus favorable, mais il ne transforme pas le manque de sommeil en variable négligeable. Chez un sportif loisir, un professionnel très actif ou un patient qui marche beaucoup mais dort chroniquement moins de 6.5 heures, l’intervention ne devrait pas seulement porter sur l’activité. Elle devrait aussi questionner l’organisation du sommeil, la régularité des horaires, la charge professionnelle, les contraintes familiales, les symptômes de troubles du sommeil et les facteurs de stress.

Cette étude invite aussi à éviter une lecture anxiogène du sommeil “long”. Dans cette cohorte, dormir plus de 7.5 heures n’était pas associé à un risque cardiovasculaire plus élevé de manière indépendante. Le sommeil long peut parfois refléter une pathologie, une fatigue chronique ou une récupération insuffisante, mais il ne doit pas être interprété automatiquement comme un comportement dangereux. Le contexte clinique, la qualité du sommeil, les symptômes diurnes et l’état de santé général restent essentiels. Notez que le sommeil long dans d’autres études est caractérisé par un sommeil de plus de 9 heures, et est associé avec un risque accru de cancer.

Enfin, il faut rappeler que les mesures reposent sur une seule semaine d’accélérométrie. Cette semaine donne une estimation plus objective qu’un questionnaire, mais elle ne capture pas forcément les habitudes de plusieurs années. En pratique, les professionnels devraient privilégier le suivi répété, la tendance dans le temps et la cohérence globale du mode de vie plutôt qu’une valeur isolée.

Référence