Le business du “low T” ou comment vendre la testostérone comme des bonbons
La testostérone occupe une place particulière dans l’imaginaire sportif et médical. Elle est associée à la force, à la vitalité, à la libido, à la masse musculaire et, plus largement, à une certaine représentation de la puissance masculine. Dans le milieu du fitness, cette hormone dépasse souvent son statut biologique : elle devient un marqueur symbolique de performance, de discipline et de valeur personnelle. Ce glissement est d’autant plus visible sur les réseaux sociaux, où les contenus courts transforment facilement une notion physiologique complexe en message simple, mémorisable et commercialement exploitable.
Le déficit en testostérone existe réellement et peut nécessiter une prise en charge médicale lorsqu’il s’inscrit dans un tableau clinique cohérent. Mais entre une indication médicale et un discours d’optimisation permanente, la frontière peut devenir floue, très vite. Fatigue, baisse de motivation, stagnation à l’entraînement, baisse de libido ou insatisfaction corporelle peuvent être présentées comme les signes d’un problème hormonal à corriger. Le risque n’est donc pas seulement de promouvoir un test ou un traitement, mais de peindre une image faussée de l’homme “normal”. Ainsi, comment les contenus Instagram et TikTok consacrés au test et au traitement de la testostérone représentent-ils la masculinité, et comment ces représentations peuvent-elles participer à la médicalisation du corps masculin ?
L’étude réalisée
Pour répondre à ces questions, des chercheurs ont mené une analyse qualitative de contenu portant sur des publications Instagram et TikTok consacrées au test ou au traitement de la testostérone. Pour la testostérone, le corpus initial comprenait 200 publications, avec 100 posts provenant d’Instagram et 100 de TikTok, identifiés en janvier 2024 à partir des recherches “low testosterone test” et “testosterone testing”.
Seules les publications en anglais provenant de comptes ayant plus de 1000 abonnés ont été incluses, ce seuil étant utilisé comme proxy d’un statut d’influenceur. La collecte a été réalisée avec un nouveau compte dédié, sans historique préalable d’interactions, afin de limiter l’influence de recommandations personnalisées. Le compte était localisé en Australie, ce qui peut avoir orienté le corpus vers des contenus anglophones et plutôt occidentaux.
Pour répondre à la question spécifique sur les représentations du genre et de la masculinité, les auteurs ont ensuite retenu un sous-échantillon de 46 publications mentionnant des symptômes sexuels ou des éléments liés à la masculinité. Ces contenus provenaient de publications mises en ligne entre juin 2018 et janvier 2024. Chaque post a été analysé de manière multimodale : texte affiché, légende, audio, discours oral, vidéo, visuels, attitude, vêtements, tonalité émotionnelle et contexte promotionnel.
Les chercheurs ont aussi relevé des indicateurs quantitatifs simples : nombre de likes, nombre d’abonnés, présence d’un intérêt financier, lien vers une action ou un achat, type de compte et éventuelle présentation de l’auteur comme médecin. L’analyse qualitative a ensuite permis d’identifier des codes liés aux performances sexuelles, à la salle de sport, à l’optimisation de la santé, à l’appel aux jeunes hommes, aux comparaisons avec les femmes ou aux normes de “vraie” masculinité. Ces codes ont été regroupés en quatre grands thèmes, construits à partir d’une grille théorique centrée sur la médicalisation, la biomédicalisation et la performativité du genre.
Résultats & Analyses
Le premier résultat important concerne la structure même du corpus. Parmi les 46 publications analysées, 30 provenaient d’Instagram et 16 de TikTok. Ensemble, elles cumulaient 659 001 likes, soit une moyenne de 14 326 likes par post, et les comptes concernés totalisaient 6 830 214 abonnés. Ces contenus n’étaient donc pas marginaux à l’échelle de l’exposition potentielle : ils circulaient dans des espaces numériques capables de toucher un public large.
L’autre donnée structurante est la dimension commerciale. Soixante-douze pour cent des comptes présentaient un intérêt financier, par exemple en vendant des tests de testostérone, des traitements, des implants (petits comprimés de testostérone pure implantés sous la peau), des consultations ou des produits de bien-être liés à la testostérone. Soixante-sept pour cent des publications proposaient un lien d’action ou d’achat, comme une prise de rendez-vous, un code promotionnel ou un accès vers une clinique. La majorité des comptes étaient des profils individuels, et 12 des 39 individus se présentaient comme médecins. Aucun post n’apportait de preuve scientifique pour soutenir ses affirmations.
Le résultat principal de l’étude est que le “Low T” était fréquemment représenté comme une crise de masculinité, en particulier une crise de la sexualité masculine. Les contenus associaient la baisse de testostérone à des problèmes d’érection, de libido, de qualité des érections, d’énergie, de motivation ou de confiance. Le point essentiel est que les publications réduisaient souvent des expériences complexes à une cause hormonale simple, puis orientaient vers un test ou un traitement.
Ce cadrage transforme la sexualité masculine en indicateur quasi biologique de conformité. Une fonction sexuelle moins performante, une absence d’érection matinale ou une baisse du désir ne sont plus seulement des phénomènes pouvant dépendre du sommeil, du stress, des médicaments, de la relation, de la santé mentale ou de l’âge. Ils deviennent des signaux d’alarme, voire des preuves implicites d’un déficit masculin. La norme se déplace : être un homme en bonne santé signifie maintenir une sexualité performante, stable, visible et mesurable.
Le deuxième thème montre un élargissement de la population ciblée. Historiquement, la baisse de testostérone a surtout été discutée dans le contexte du vieillissement masculin. Dans ces contenus, elle est reconfigurée comme un problème possible chez des hommes jeunes, parfois dans la vingtaine ou la trentaine. Le message n’est plus seulement que la testostérone décline avec l’âge, mais que tout homme jeune insuffisamment énergique, musclé ou performant pourrait avoir intérêt à vérifier ses niveaux.
Cette reconfiguration s’appuie fortement sur les codes du fitness. Les publications mettent en scène des corps jeunes, musclés, parfois peu habillés, associés à des promesses de transformation, de résultats en salle de sport ou de récupération d’une apparence masculine idéale. La testostérone n’est alors plus seulement un traitement médical dans un cadre clinique précis ; elle devient un outil potentiel d’amélioration de soi, situé à la frontière entre santé, esthétique, performance et identité.
Le troisième thème prolonge cette logique : l’étude montre que certains contenus ne se contentent pas de présenter le retour à la normale comme objectif. Ils suggèrent que le bas de la norme est déjà insuffisant. Des valeurs biologiques situées dans l’intervalle considéré comme normal peuvent être décrites comme indésirables si elles ne correspondent pas à une performance ou à une sensation optimale. La cible devient alors moins la correction d’une pathologie que l’optimisation continue d’un corps mesurable.
Cette logique est importante pour les professionnels du sport et de la santé, car elle ressemble à d’autres dynamiques d’autoquantification : suivre ses charges, ses calories, son sommeil, sa fréquence cardiaque ou ses marqueurs sanguins peut être utile dans certains contextes, mais peut aussi devenir une injonction permanente à se corriger. Ici, la testostérone devient un langage de contrôle de soi. Mesurer son niveau hormonal et l’optimiser sont présentés comme des actes de responsabilité personnelle, parfois indépendamment d’un véritable raisonnement clinique.
Le quatrième thème concerne la construction d’une opposition entre le “vrai homme” et le féminin. Plusieurs contenus associaient la faible testostérone à la faiblesse, à la mollesse, au manque de caractère, à l’absence de motivation ou à une perte d’attractivité auprès des femmes. Certains messages comparaient explicitement des niveaux de testostérone masculins à des niveaux féminins, ou utilisaient des formulations dévalorisantes visant des traits perçus comme féminins. Dans cette logique, la testostérone devient une frontière symbolique : elle sépare le corps masculin légitime du corps masculin jugé insuffisant.
L’interprétation mécanistique proposée par les auteurs est sociale, discursive et commerciale. Ces posts ne font pas qu’informer sur une hormone ; ils participent à produire une norme. Les images de corps musclés, les témoignages personnels, les appels à se faire tester, les liens commerciaux et les récits de transformation s’assemblent pour créer une chaîne persuasive : insécurité, explication hormonale, mesure, solution. Ce mécanisme est d’autant plus puissant qu’il emprunte au vocabulaire de la responsabilité individuelle et de la reprise de contrôle.
Applications pratiques
Lorsqu’un homme évoque une baisse de testostérone parce qu’il se sent fatigué, moins performant, moins motivé ou moins satisfait de son apparence, la réponse ne tient pas forcément à une hormone spécifique, et quand bien même la testostérone serait impliquée, les facteurs sous-jacents sont multiples et complexes. Le sommeil, la charge d’entraînement, la disponibilité énergétique, le stress, les troubles anxieux ou dépressifs, les médicaments, la diète, l’alcool, les antécédents médicaux et la santé sexuelle doivent être abordés.
Une stagnation en salle de sport ne suffit pas à suspecter un déficit hormonal. Une baisse de libido isolée ne permet pas non plus de conclure à un problème de testostérone. Ces signes peuvent mériter une évaluation médicale lorsqu’ils sont persistants, associés à d’autres symptômes, contextualisés et interprétés avec des examens appropriés, par des professionnels de santé.
Parler de testostérone demande d’éviter les raccourcis qui confondent masculinité, performance sexuelle, valeur personnelle et statut hormonal. Les messages du type “normal n’est pas suffisant”, “fais-toi tester pour devenir un vrai homme” ou “tes faibles résultats en salle dépendent peut-être de ton Low T” peuvent accroître l’anxiété corporelle et médicale, surtout lorsqu’ils sont associés à une offre commerciale. Les qualifications des personnes promulgant ce genre de discours, la transparence sur les conflits d’intérêts, les limites des affirmations et l’absence de preuve directe devraient être systématiquement scrutées très attentivement.
Encourager un homme à prendre sa santé au sérieux est positif. Mais l’encourager à se percevoir comme déficient dès qu’il ne correspond pas à une norme “hypermasculine” établie par l’appât du gain de personnes peu scrupuleuses et dont les compétences scientifiques sont clairement à remettre en cause, ne l’est pas.
Notons cependant, que l’étude est restreinte à 46 publications en anglais, issues de deux plateformes, sélectionnées via des recherches spécifiques et un compte localisé en Australie. Les résultats ne décrivent donc pas tout l’écosystème mondial des contenus sur la testostérone. De plus, l’analyse est qualitative : elle identifie des représentations et des mécanismes discursifs, mais ne quantifie pas leur prévalence réelle ni leur effet sur les comportements des utilisateurs.
Référence
Gram EG, Mintzes B, Copp T, Moynihan R, Brown A, Shih P, Nickel B. Selling masculinity – A qualitative analysis of gender representations in social media content about “low T”. Soc Sci Med 2026 Mar;393:118903.